Courir Montréal

J’aime ma ville. Montréal la grise, Montréal la rouge, pleine de crasse et de merveilles. Cet étrange objet du désir…

Quand j’ai commencé à courir, il allait donc de soi que ce soit dans ses rues, ses ruelles, ses avenues, ses parcs, son bord de fleuve et sa montagne.

J’ai couru dans tous les quartiers. Hochelaga la Gueuse, où le gravier poussiéreux roule sous tes runnings et que Bruce Springsteen accompagne ces visions d’hommes résignés dans les tavernes fluorescentes, ces enfants moineaux qui piaillent leur innocence d’être né dans le dur.

J’ai couru Ville Mont-Royal avec ma Galipote amie au coeur vaillant, ses ronds points et ses croissants cossus, ses Porsches Cayenne qui miment la sobriété sans y arriver, ses maisons de briques et de pierres étanches, où ne passent ni bonheur, ni misère.

J’ai couru Outremont-la-Péteuse, ses arbres alanguis et sensuels, sa montée Van Horne, le glorieux Parc Pratte. J’ai traversé – pardon, excusez-moi, désolée – des grappes de Hassidim un soir de Sabbat, et des familles en grappe – pardon, excusez-moi, désolée – devant le Bilboquet.

J’ai fait miens tous les sentiers irriguant le Mont-Royal, son goguenard chemin Olmstead « tu me croyais facile, fille? Think again », sa redoutable « kill, kill » montée Camilien Houde, dont la récompense est l’ironique cimetière Côte des Neiges. Sa terrasse du Belvédère où peut faire semblant d’être ébloui par la vue, histoire de reprendre un brin son souffle. J’y ai vu, courant un après-midi de tempête, deux chevaux noirs sortir d’un voile de neige, ses cavaliers policiers rentrant à l’écurie, une vision apocalyptique et cinématographique. J’y ai croisé tous ce que Montréal compte d’excentriques anglais, d’étudiants s’entrainant en groupe (la faculté de pharmacie m’a réconciliée avec la drogue, ils étaient tous beaux) et autres amateurs d’escaliers aérobiques. Je me souviendrai toute ma vie de la première fois où j’ai couru le Mont-Royal jusqu’en haut. Inoubliable.

J’ai couru le Parc Maisonneuve, un no man’s land vert et plat, le mat du Stade en arrière plan, et un arsenal de mamans pratiquant le cardio-poussettes. Tôt le matin, c’est un endroit parfait pour pratiquer la course bouddhiste. Tard le soir, je ne sais pas, ça ne m’a jamais tenté…

J’ai couru St-Michel et Montréal Nord, un paradis de coquets bungalows et de tulipes pimpantes, ignoré du reste de la métropole. J’ai couru la rue St-Laurent, en zig-zag, en sautant par dessus les détritus (excellent cardio), avec un arrêt push-up coin Fairmount, l’odeur des bagels frais dans le nez. J’ai couru Rosemont, serein et familial à petite foulée, la Petite Italie, dantesque, le Vieux derrière les calèches, trois lampions allumés en passant à Notre-Dame, le sportif Parc Laurier de mes entrainements avec le groupe d’Attitude Sport, et ce long jardin anglais qu’est la piste du Canal Lachine, où l’on peut voir, sur les flots argentés de l’été, s’entrainer les équipes d’avirons.

Sous ses clichés, Montréal est somptueuse, comme une femme qui s’épanouit quand elle est aimée.

Le Parc Lafontaine est mon terrain de jeu depuis la toute première course. De lui, comme d’un amant qui serait aussi notre meilleur ami, j’aime tout. Ses sentiers, ses statues de poètes, ses allées droites, ses escaliers croches et ses pentes douces, parfaites pour les intervalles, ses toilettes publiques (oui, un chapitre devrait être consacré « aux meilleurs endroits de Montréal pour les pauses-pipi des coureurs »), ses chiens fous et ses bébés emmaillotés, ses musiciens impromptus, joueurs de pétanques et de cartes, et les danseurs de l’Agora qui y répètent une chorégraphie. J’aime ses sentiers de terre meule, douce aux articulations malgré l’enchevêtrement de racines, son café central qui offre une fontaine d’eau filtrée aux coureurs et dont le gérant est un amour, s’informant de vos temps et de vos courses, toujours accueillant même si vous ne consommez rien.

C’est aussi au Parc Lafontaine que je vois mes plus beaux coureurs. Les plus insolites. Ceux qui défient l’âge, la mode et la météo. Ce monsieur chinois qui court en shorts et en camisole, hiver comme été, la foulée mécanique et le regard halluciné, ce magnifique métis aux yeux turquoises et aux longues dreads grises qui salut tous les coureurs qu’il croise, un gentleman celui-là, cette jeune mère qui court avec son fils de dix ans, ce jeune boxeur noir en survêtement gris et hoodie rouge, pratiquant son shadow boxing en courant, et sorti du brouillard un matin de mars, cette jeune latina qui court en jeans, sourcils froncés, et queue de cheval fluide, déterminée. Et la horde des jeunes professionnels du Plateau, hommes et femmes du quartier, qui rendent, une foulée à la fois, hommage à ce parc qui est le leur.

Chaque course est une occasion de voler des images, chaque image une motivation pour continuer la course. Un kilomètre à la fois. Un quartier, une ruelle, un trottoir à la fois.

Qu’on se le dise, le meilleur de Montréal se découvre aussi à la course!

 

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Publié dans Course et autres sports de vie
12 commentaires pour “Courir Montréal
  1. La Shirley dit :

    Vous avez l’oeil et le pied amoureux vous ! T’es contagieuse ma torpinouche !

  2. Amarre dit :

    Quel beau texte, avec du souffle qui court. Quelle belle Montréal, si bien embrassée.

  3. modotcom dit :

    oh si tant magnifique est notre ville, tu me fais renaître de la cuisse, du coeur et du pied! la course dans 2 semaines, pas de gym mardi, un petit parc laurier, tiens! oh merci geneviève! oh merci!

  4. Véronique dit :

    Tellement, mais tellement.
    J’ai découvert Montréal quand j’ai commencé à courir. Je veux dire, vraiment, genre au-delà des périmètres de sortie de métro ou des artères centrales. On a le temps de VOIR, et de ressentir, contrairement qu’en vélo où, perso, je m’attarde juste à ne pas recevoir une portière dans la face. Merci pour ce beau texte!

  5. Marie-Julie dit :

    J’aime, j’aime, j’aime. Depuis quelques mois, je vais courir au lever du soleil dans toutes les villes où je me réveille pour la première fois. Le meilleur moment pour faire connaissance avec un lieu. :-)

  6. Jesse dit :

    Superbe texte!!!

  7. Judith dit :

    Très beau texte.
    Je dirais même plus…le meilleur de toutes les villes se découvre à la course :-)

  8. François dit :

    J’y cours!

  9. mel dit :

    bon, ça y est, moi aussi j’ai envie de courir

  10. Danielle Verville dit :

    J’ai commencé à courir pour m’offrir une belle jupette, mais aussi à cause de tes mots. Juste les mots. Parce que je ne te connais pas autrement.

    T’as couru Montréal-Nord! J’ai toujours dit que pour apprécier ce coin, il fallait ralentir. Prendre le temps. Mais courir pour ralentir, c’est fort. Tout toi, ça. ;)

    • Chroniques blondes dit :

      Danielle, Montréal Nord, c’est aussi comme une belle petite banlieue coquette, tout droit sortie des années 50. Des familles, des enfants, des tricycles qui trainent sur le trottoir. Anyway, les gangs de rue sont comme les vampires, ils ont peur de la lumière:-)

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